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3 juin 2010

Confidences de Hend Sabri

Hend_Sabri_1Née le 20 novembre 1979, Hind Sabri, d'origine tunisienne a étudié dans des écoles françaises. Elle a attiré les plus grands noms du septième art en Tunisie dés l'âge de 13 ans quand elle a joué dans son premier film. Depuis, la belle star tunisienne n'a pas arreté de gagner l'admiration des spectateurs. Artiste dotée d'un DEA en droit de l'Univesité de Tunis, le Programme Alimentaire Mondial l'a nommée son ambassadrice grâce à ses activités dans l'humanitaire.


Comment avez-vous commencé votre carrière dans le cinéma ?
J'ai débuté totalement par hasard. Un jour, je me promenais avec mon père, et nous avons croisé le réalisateur tunisien Nouri Bouzeid. A l'époque, la réalisatrice Moufida Tlatli cherchait une fille de 13 ou 14 ans pour Les silences du palais. Bouzeid nous a en parlé et m'a présentée à Tlatli qui m'a fait passer un casting et m'a choisie. Puis, en 1995, j'ai été sollicitée par le réalisateur du film français Mouton noir. Il m’avait aimée dans Les silences du palais ainsi que la femme avec qui je jouais. Il nous voulait toutes les deux dans son projet. Après cette nouvelle expérience, j'ai arrêté ma carrière pendant six ans pour finir mes études jusqu'à ce que j'obtienne mon DEA de droit.
Puis j'ai repris en 2001 avec La saison des hommes de Moufida Tlatli une nouvelle fois. Grâce à ce film, je suis allée au festival de cinéma de Carthage où j'ai fait la connaissance avec la réalisatrice égyptienne Inès El Daghedi qui présidait le jury. Elle a voulu que je joue dans son nouveau film, Journal d'une adolescente. Ce nouveau rôle m'a aidée à prendre la décision de venir vivre en Egypte.

Pourquoi avez-vous choisi de vivre en Egypte ?
Quand je suis arrivée, je voulais essayer quelque chose de nouveau, un cinéma plus vaste. On dit que l’Egypte est le "Hollywood de l'Orient". C'est la porte d'entrée pour toucher 300 millions d'Arabes. J'avais conscience que c'était un gros risque, mais je voulais le prendre. Avec le temps, j'ai compris la différence entre le cinéma tunisien et le cinéma égyptien. Le premier est très ouvert, non commercial. Il parle librement de la question de la femme. Les scénarii partent des réalisateurs, de leur vie. En revanche, le cinéma égyptien est très commercial. Comme il touche tous les Arabes, il cherche à satisfaire tous les spectateurs.

Des films comme "Les silence du palais" ou "L'immeuble Yacoubian", sont toujours au centre de polémiques en Egypte. Comme expliquez-vous cela ?
Les silence du palais parle de l'époque où mon pays, la Tunisie, était occupée. C'est une histoire connue aussi bien du public tunisien que français. Quant à L'immeuble Yacoubian, de Marouan Hamed, c’est le meilleur film arabe des dix dernières années. S'il a connu autant de succès, c'est justement parce qu'il aborde des réalités de la société égyptienne qui ne sont pas toujours roses. C'est d'ailleurs ce film-là qui a eu le plus de succès hors d'Egypte.

Autre film très critiqué en Egypte, "Ibrahim Al Abyad", en raison de scènes très violentes. Qu'en pensez-vous ?
Oui, ce film est très violent. Mais pas plus que les films de Tarantino qui ne font pas l’objet de critiques. Mais je sais qu’il a choqué en Egypte et j'ai trouvé que c'était très courageux de la part du réalisateur. J'ai pour habitude de ne jamais m'arrêter sur les critiques. L'important pour moi est d'être satisfaite de ce que je fais , quel que soit le film. Que ceux qui n'aiment pas ce genre de film n'aillent pas le voir.

Comment choisissez-vous les films dans lesquels vous allez tourner ?
J'adore prendre des risques et choisir les films qui suscitent les polémiques. J'aime les films réalistes qui parlent des problèmes d'une société. Il faut parler des problèmes pour les résoudre.

Hend_Sabri_2Vous avez travaillé avec beaucoup de réalisateurs égyptiens mais jamais avec Youssef Chahine, pourquoi ?
J'aurais adoré travailler avec lui mais, malheureusement, je ne l'ai pas rencontré. J'ai travaillé avec son élève Khaled Youssef, dans un film, "Ouija". Depuis ce tournage, il n'a pas fait de nouveau appel à moi. Je ne demande pas en principe à un réalisateur de me faire travailler. La seule fois où je l’ai fait, c'était avec Yousri Nasrallah que j'admire beaucoup.

Pensez-vous jouer de nouveau en France ?
Personne ne m'a proposé de film. Mais je ne suis pas en demande non plus. Le monde arabe a, selon moi, besoin des acteurs et actrices comme nous les jeunes qui parlons des problèmes de nos sociétés et essayons de trouver des solutions. En France, il y a plein d'acteurs qui peuvent parler des difficultés de leur pays. Et aussi beaucoup de Maghrébins qui abordent la question des Arabes en France, comme Jamel Debbouze. Pour moi, le destin m'a conduite en Egypte, il y a 300 millions d'Arabes qui me regardent et qui ont besoin de moi.

Est-ce qu'à votre arrivée en Egypte, le pays vous a bien accueillie comme actrice arabe, comme le fut à l'époque Warda, l'Algérienne ?
Oui, j'ai été très bien accueillie. L'Egypte a toujours ouvert sa porte aux acteurs. Mais il faut avoir beaucoup de talent ici pour réussir, car il faut convaincre. Il y a aujourd'hui un afflux important d'acteurs étrangers comme moi. Je connais des Syriens, des Libanais, et au moins cinq acteurs tunisiens qui travaillent pour le cinéma égyptien. Il y a aussi deux maghrébines.

Que pensez-vous du clivage Berbères-Pharaons qui est apparu après le match Algérie-Egypte au Soudan ?
Arrêtons de dire des bêtises. C'était un match de foot. Ce sont les médias qui l'ont transformé en une guerre. C,a n'a rien à voir avec le peuple. La manière avec laquelle me traite le spectateur égyptien n'a pas changé en raison du match. C'est une grande erreur de juger un peuple en raison des erreurs de quelques supporters.

Vous venez d'être nommée ambassadrice du Programme alimentaire mondial (PAM), Comment est-ce arrivé ?
Grâce à un autre hasard dans ma vie. Je travaille avec le PAM depuis un an sur un projet de collecte de dons pour les enfants de Gaza après la guerre de 2008-2009. J'ai demandé à aller voir les choses sur le terrain. Du coup, j'ai voyagé en Syrie et en Palestine où j'ai appris ce que signifie la famine. J'ai continué de travailler avec eux par la suite. C’est là qu’ils m’ont nommée.

Qu’est-ce que cela exige de votre part ?
Je dois aller dans les endroits où des problèmes ou des conflits ont privé un peuple de son droit essentiel : l'alimentation. J’irai surtout dans des pays de la région comme le Yémen, l’Irak ou le Soudan. Mon rôle est aussi d'aider à sensibiliser les médias. Et d’essayer de trouver des solutions.

Vous avez fait des études de droit, mais vous ne travaillez pas dans ce domaine, pourquoi ?
Le droit est un domaine qui m'intéresse et mon souhait était de devenir diplomate. Maintenant, je suis avocate devant la cour d'appel tunisienne, mais pour exercer ce métier il faudrait que j'arrête ma carrière au cinéma. C'est une obligation de la justice tunisienne. Mais ma nomination comme ambassadrice du PAM me permet de réaliser mon rêve dans ce domaine. Je suis aussi heureuse d'avoir réalisé mon autre souhait, celui d'être actrice. Dans ces deux domaines, ce qui est important pour moi, c’est que je représente mon pays, la Tunisie.

Hend_Sabri_3Parlez-nous de votre vie personnelle ?
Je n'aime pas parler de ma vie personnelle. Je me suis mariée en 2008. Je n'ai pas encore d'enfants mais quand j'en aurai, ils seront ma priorité. Ma mère travaillait et elle s'occupait bien de nous. Je veux faire de même avec mes enfants.

Que pensez-vous de la situation de la communauté maghrébine en France ?
Le problème vient en partie des médias français qui ne parlent que des points négatifs, comme les banlieues. Ils parlent rarement des gens qui réussissent. Concernant la question des banlieues, le fait que ces cités existent prouve l'échec des gouvernements français. Ils n'ont pas essayé d'intégrer ces gens au tissu social français. La France a occupé leur pays d'origine pendant longtemps et je pense qu'elle devrait plutôt les récompenser...

Que pensez-vous du débat sur l'identité nationale qui a lieu aujourd’hui en France ?
Je le trouve honteux. Les Français d'origine maghrébine sont maintenant de la troisième ou quatrième génération. Je ne comprends pas comment on peut leur faire penser qu'ils ne sont pas des Français comme les autres. C'est dommage que la France, qui est attachée aux principes de la Révolution française et qui parle de "l' exception française" à laquelle je crois, évoque au XXIe siècle quelque chose qui s'appelle l'identité nationale...

Et le débat sur le niqab en France, qu'en pensez-vous ?
Pour moi, le niqab n'a rien à voir avec l'islam. Le Coran ne nous parle jamais du voile intégral. Ceci dit, je pense que c'est normal de le voir sur la tête de jeunes filles en France. Elles sont, selon moi, perdues entre deux cultures : celle du pays où elles vivent et celle du pays de leur origine. C'est normal que la France, laïque, l'interdise dans les lieux publics. Mais je pense aussi qu'elle doit respecter la liberté personnelle dans la sphère privée. Je trouve en tout cas ce débat très sain. On doit écouter les différentes opinions. J'ai conscience que nous, les musulmans, nous devons beaucoup travailler pour changer l'image de l'islam après l'attaque du 11-septembre.

Quels sont vos projets d'avenir ?
Je vais bientôt débuter le tournage d'un feuilleton, Je veux me marier. L'histoire, très originale, est tirée d'un blog tenu par une Egyptienne. Je trouve que ces journaux en ligne sont une nouvelle manière d'expression démocratique. Pour mes projets à plus long terme, je ne sais pas encore. Je ne suis pas une personne ambitieuse. J'attends seulement de récolter ce que j'ai semé.

Article écrit pour le numéro 38 de la revue Le Courrier de l'Atlas (juin 2010)

http://www.lecourrierdelatlas.com/emag/2010/NUM038/#/98/

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29 mai 2010

El-Barabei est-il candidat de la Présidentielle 2011?

Mohamed ElBaradei, candidat à la présidentielle de 2011, l'opposant en campagne (Reportage ARTE Journal, Marion Touboul, Ahmed Hassan Sami et Nicolas Hénin)

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/arte-journal/NAV__Egypte/3677656.html

3 avril 2010

L'Immeuble Yacoubian : l'Egypte d'Alaa El Aswany

"La dictature élève des barrières, alors je ne suis pas content, c'est pour cela que j'écris",
explique Alaa El Aswany.

Avec son premier roman, "l'Immeuble Yacoubian", fresque sur le Caire contemporain, cet auteur égyptien a mis en branle une véritable insurrection intellectuelle dans son pays.

"L’Immeuble Yacoubian" se décline en livre, en film et en série télévisée. L’œuvre fait scandale depuis le milieu des années 2000 car elle présente une image critique de l'Egypte de Moubarak.

A un an de l’élection présidentielle, qui sera un moment clé dans l'histoire de l'Egypte, El Aswany ne se prive pas de défier le régime vieillissant d'un président Hosni Moubarak âgé de 81 ans, dont la santé est de plus en plus fragile.

Le roman dresse le portrait des habitants d'un bâtiment du centre du Caire, avec un thème à chaque étage : pauvreté, montée de l'islamisme, homosexualité taboue, liberté d'expression bafouée, violence du régime.
Ces sujets font la une des quotidiens égyptiens en cette période préélectorale.
Hosni Moubarak se représentera-t-il à la présidentielle après trois décennies au pouvoir ou tentera t il d'imposer son fils Gamal?

Nos reporters ont interrogé Alaa El Aswany sur son engagement intellectuel et politique. Ils l’ont suivi à l'aéroport lorsqu'il va accueillir en héros le plus crédible des candidats potentiels contre la dynastie Moubarak: Mohammed El-Baradei, prix Nobel de la paix et ancien patron de l'Agence internationale de l'énergie atomique.

Notre équipe a filmé le Caire avec le regard d'Alaa El-Aswany. Elle est allée à la rencontre des "vrais personnages" de l'Immeuble Yacoubian. Parmi eux, un ancien ministre nostalgique, un télécoraniste radical, un terroriste reconverti, des journalistes en lutte avec la liberté d'expression - l'un d'entre eux a même été torturé en prison pour ses idées - et un auteur, spécialiste du Caire "gay", quartier de la capitale égyptienne qui est supposé ne pas exister.

L'Immeuble Yacoubian diffusé sur Arte-Reportage : Marion Touboul, Ahmed Hassan Sami, Hervé Amoric, Nicolas Hénin
Uploaded by SolasFilms. - News videos hot off the press.

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/arte-reportage/3129320.html

11 février 2010

Egypte : Le voile de la discorde

Le niqab ne fait pas l'unanimité chez les musulmans. Et il n'y a pas qu'en Europe que le voile islamique intégral fait polémique. En Égypte aussi. Au nom d'un Islam modéré, la prestigieuse université Al Azhar, la plus grande université islamique du pays, a déjà interdit le port de ce vêtement religieux. L'université du Caire vient à son tour de restreindre cette pratique. Des décisions qui viennent renforcer une circulaire du ministère de l'Enseignement supérieur qui refuse aux étudiantes portant le niqab le droit de résider en cité universitaire. Ces décisions, fortement médiatisées par le pouvoir, ont ouvert une brèche en Egypte entre musulmans modérés et radicaux. Les courants islamistes comme les Frères musulmans s'y sont engouffrés. Ennemis jurés du gouvernement, ils se sont emparés de l'affaire et organisent régulièrement des manifestations. Notre reportage à l'univeristé du Caire.

 

Egyptian islamic veil report on Arte Journal
Uploaded by SolasFilms. - Up-to-the minute news videos.

 

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/3062126.html

Reportage réalisé avec Marion Touboul et Nicolas Hénin

2 février 2010

Le jour des funérailles d'Oum Kalthoum

SAIDSaïd Hekal : violoniste, il fut l’un des musiciens de la chanteuse Oum Kalthoum qu’il a accompagnée dans ses tournées à travers le monde de 1959 à sa mort. Celui qui fut le doyen de l’Institut supérieur de la musique arabe à l’Académie des Arts au Caire a également joué avec les artistes arabes les plus célèbres à l’époque comme Abdel Halim Hafez ou Warda.

Le 5 février 1975, le monde arabe, éploré, conduit à sa dernière demeure "l’Astre de l’Orient". La chanteuse Oum Kalthoum, qui rassemblait les foules de tous âges du Mashreq au Maghreb , est décédé à l’âge de 71 ans, Saïd Hekal avait lui-même 19 ans lorsqu’il rejoint l’orchestre d’Es Sett. Il raconte la disparition de l’icône.

La mort d'Oum Kalthoum a provoqué un grand choc pour tous les Egyptiens. S'ils considéraient Gamal Abdel Nasser, le président égyptien, comme leur père, ils perdaient alors leur mère.

Le jour de ses funérailles, le Caire était rempli d'Egyptiens venus de tout le pays et de milliers de personnes en provenance du monde arabe, en particulier du Maghreb. La foule s’est emparée du cercueil. C’est elle qui l’a fait cheminer à travers la ville. Il y avait même des personnes qui étaient sorties de chez elles pieds nus pour rattraper le cercueil.

FunerailLe cortège a progressé ainsi durant plus de trois heures. Les fans d’Oum Kalthoum pleuraient, ils avaient l’impression d’avoir perdu celle qui faisait le trait d’union entre les Arabes. Tous les artistes connus en Egypte, tous les politiciens et les gens influents dans la région étaient unis sous le choc de sa mort. Les programmes télé et radio avaient revêtu leurs habits de deuil en diffusant des passages du Coran en l’honneur de la diva. Les funérailles étaient retransmises en direct.

On a marché à travers tout le Caire de la mosquée Omar Makram (au centre-ville) jusqu'au cimetière d'El Bassatine, où elle est enterrée. La foule était répandue sur près de deux kilomètres. On dit qu'il y avait plus de deux millions de personnes. Une rumeur disait même que les forces de l'ordre avaient utilisé de faux sarcophages pour disperser la foule. On n'avait jamais connu des funérailles aussi populaires. Celles de Gamal Abdel Nasser avaient été gigantesques, mais il était une idole politique. Oum Kalthoum, elle, restait une chanteuse.

Les derniers mois, "l'Astre de l'Orient" n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle a enregistrée sa dernière chanson assise, ce qui n'était pas commun pour elle. Son dernier concert a été annulé avant qu'elle ne soit maintenue sous ventilation à l'hôpital pour des semaines. Sa mort n'aurait donc pas dû provoquer une telle surprise. Les gens ont assisté à ses obsèques comme s'il s'agissait de son dernier concert.

OumJ'ai passé quinze ans aux côtés d'Oum Kalthoum. J'étais violoniste dans sa bande qui comptait une vingtaine de musiciens. Avec mes dix-neuf ans, j'étais le plus jeune de la troupe. C'était un grand honneur d'être choisi pour jouer avec elle. On la surnommait Es Sett, (La Dame), car elle était déjà à l'époque pour les Egyptiens au dessus de toutes les femmes. Elle n'était pas très belle, mais avait beaucoup d'allure et surtout, une voix hors du commun.

Quand j'ai rejoint la bande de musiciens, les répétitions avaient lieu le matin chez elle. Les horaires étaient compliqués pour moi car j'étais encore étudiant au conservatoire.  Oum Kalthoum a alors appelé le doyen de l'institut pour que je puisse m'absenter des cours entre 10 heures et midi. Personne n'avait le droit d'être en retard. Ces rendez-vous autour de la cantatrice étaient à chaque fois un grand moment pour moi. Tout l'orchestre était très concentré, Oum Kalthoum était très exigeante envers elle-même et envers son équipe.

Elle commençait toujours les répétitions une heure avant nous. Elle s'échauffait la voix et apprenait par cœur les mélodies et les paroles. Quand on s'entraînait avec elle, elle voulait que chaque note sorte parfaitement. Seuls trois musiciens, les plus expérimentés, pouvaient lui adresser la parole. Nous, on ne faisait que suivre, éblouis par son talent. Nous ne nous permettions pas d'aller la voir car elle était un véritable mythe pour nous.

D'un autre côté, elle cherchait toujours des moyens de résoudre nos problèmes personnels. Elle faisait par exemple en sorte que les musiciens originaires du Sud de l'Egypte soient mutés au Caire.

Concert du jeudi Les concerts avaient lieu chaque premier jeudi du mois. L'événement était retransmis à la radio. C'était un grand moment autant pour nous, musiciens, que pour les Egyptiens. Les gens étaient collés à leur radio. Je me souviens, quand j'étais petit, j'avais l'habitude moi aussi de suivre ce rendez-vous.

On se réunissait avec ma famille autour d'un bon repas et on écoutait le concert pendant trois heures. Riches ou pauvres, tous les Egyptiens étaient pendus à ses lèvres. Pendant sa représentation, toutes les activités étaient suspendues. Le phénomène allait même au-delà de l'Egypte : Les arabes, du Maghreb au Mashreq, étaient eux aussi captivés par la voix de notre diva.

Oum Kalthoum chantait seulement deux ou trois chansons. Mais chacune durait plus d'une heure ! Du coup, en sortant de la salle, les spectateurs avaient les paroles en tête. Ce qui est marrant, c'est que même si certains titres ont eu un succès immédiat comme Enta Omri (Tu es ma Vie), les autres n'ont pas été oubliés. Ils sont devenus des classiques de la chanson arabe après sa mort.

Quand j'ai rejoint la bande, j'ai découvert les coulisses de ces concerts. Elle aimait garder une grande distance entre elle et son équipe. C'était sa manière d'imposer le respect. Elle voulait aussi s'assurer que chaque instrument soit parfaitement accordé avant d'entrer sur scène.

Lors du concert, elle restait assise le temps de l'introduction musicale qui pouvait durer un quart d'heure. Elle aimait se noyer doucement dans l'ambiance. On était très admiratifs de l'effet qu'elle produisait sur les spectateurs. Ils savouraient chaque parole.

ConcertQuant à nous, son orchestre, nous ne regardions jamais les partitions, tout était à l'oreille. Il fallait être très attentif car il était rare qu'elle nous prévienne pendant la chanson de ce qu'elle va faire. Elle pouvait décider de répéter des couplets au dernier moment. Parfois quand elle n'était pas satisfaite de sa voix sur une phrase, même dans le concert, elle l'a chantait de nouveau  jusqu'à ce qu'elle entende les spectateurs crier "Allah, Ya Sett !".

Après les concerts, nous ne passions pas de temps ensemble. Elle sortait par une porte et nous une autre.  Ses représentations étaient toujours à guichet fermé. Oum Kalthoum a crée, sans le vouloir, le système des avions charters : Des arabes du Golfe venaient uniquement en Egypte pour assister à son concert.

Le concert de l'Olympia L'événement qui m'a le plus marqué reste les deux concerts que l'on a donnés à l'Olympia, à Paris. La décision de jouer en France avait été prise bien avant la guerre des Six jours, de 1967. Au moment des combats, on a tous pensé que ce serait annulé mais Oum Kalthoum a plutôt trouvé que c'était une bonne opportunité d'organiser des concerts à travers le monde pour collecter de l'argent à destination de l'armée égyptienne.

Dans ce but, nous nous sommes rendus à Tripoli, à Beyrouth, à Damas, à Bagdad... Dans toutes les grandes villes arabes. Concernant le passage à Paris, le directeur de l'Olympia nous a avertis qu'il y aurait sans doute des troubles orchestrés par des Sionistes. Il avait reçu beaucoup de menaces. Oum Kalthoum s'en moquait mais, nous, nous étions très tendus.

Quand le rideau s'est ouvert, on a tous été surpris de constater que la salle était pleine à craquer. Dans le public, il y avait beaucoup de juifs Arabes et des Français. La musique dépassait nos discordes politiques. Tous adoraient Oum Kalthoum même s'ils ne comprenaient pas les paroles ! J'ai trouvé cela très touchant. Je me souviens d'avoir croisé Charles Aznavour et Enrico Massias. Le président Charles de Gaulle lui a même envoyé un télégramme pour la féliciter.

Oum Kalthoum a eu un tel succès là bas qu'un spectateur franco-algérien qui avait un peu trop bu s'est jeté sur la scène, s'est accroché à ses pieds pour les embrasser. Elle est tombée mais cela l'a fait rire et elle s'est moquée de lui pendant la chanson suivante.

En sortant de l'Olympia, il y avait dix fois plus de personnes dehors que dans la salle. Les gens n'avaient pas trouvé de billets mais restaient là dans l'espoir de voir la chanteuse. La foule était tel que lors de la représentation du lendemain, les forces de l'ordre étaient partout.

J'ai réalisé à ce moment que la musique peut résoudre plein de différends entre les nations. Oum Kalthoum, elle, avait réussi à unir les arabes. Une chose que ni la religion, ni la langue, ni les politiciens n'ont jamais réussi à obtenir.

Article écrit pour le numéro 34 de la revue Le Courrier de l'Atlas (février 2010)

http://www.lecourrierdelatlas.com/emag/2010/NUM034/#/48/

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22 septembre 2009

Affaire Clearstream : Sarkozy se prépare pour la Présidentielle 2012

Le désir du président français Nicolas Sarkozy de maintenir ses chances pour un second mandat présidentiel ne semble pas connaître de limites. Son ambition le pousse à jouer avec toutes les cartes qu’il possède pour éliminer ses rivaux, avec en tête Dominique de Villepin, ex-Premier Ministre et un des pôles de la Droite française à laquelle appartient Sarkozy lui-même.

SARKOZYAprès l'affaiblissement de la Gauche, Sarkozy se retrouve en compétition seulement avec ses rivaux de droite. Ainsi, il a commencé à se préparer pour détruire leurs ambitions, et "l'affaire Clearstream", que le tribunal correctionnel de Paris a commencé d’examiner lundi, joue un rôle majeur dans son plan.

L’affaire remonte à 2004, quand le juge Renaud Van Ruymbeke a reçu une lettre anonyme parlant de l'implication de Sarkozy, ministre de l'Intérieur à l'époque, et d’autres personnalités politiques et hommes d'affaires, dans l’obtention des pots-de-vin sur des comptes bancaires étrangers dans la vente de frégates françaises à Taiwan en 1991.

Le juge a alors ouvert une enquête sur l'incident et rapidement constaté que ces documents, parlant de la banque Luxembourgeoise Clearstream, étaient falsifiés.

VILLEPINSarkozy s’est servi de l’affaire pour apparaître la victime. Il a accusé De Villepin, qui était en compétition avec lui pour être le candidat de la droite à la Présidentielle en 2007, d’être derrière les faux documents afin d'affaiblir sa position dans la course à l’Elysée. Des accusations qui ont trouvé des fondements lorsque les enquêteurs ont trouvé des notes chez l’ancien coordinateur des services des renseignements au ministère de la défense, le général Philippe Rondot concernant les détails de réunions secrètes avec de Villepin sur la liste des faux noms.

A son tour, De Villepin a confirmé avoir demandé l’ouverture d’une enquête parallèle sur ces documents. Cependant, il a nié fermement avoir ciblé Sarkozy en personne.

La concurrence entre Nicolas Sarkozy et  Dominique de Villepin remonte à la Présidentielle de 1995 quand Sarkozy était aux côtés de Edouard Balladur alors que De Villepin soutenait le président Jacques Chirac pour la nomination de la droite gaulliste.

Bien qu’ils appartiennent au même camp, la rivalité entre Sarkozy et de Villepin a continué durant tout le second mandat de Chirac. Ce dernier a préféré De Villepin et l’a rapproché de lui. Cette rivalité a atteint son apogée en 2006, avec l'approche des élections présidentielles de 2007 et leur désir d'accéder à l'Elysée.

BOTHLa nomination de De Villepin comme premier ministre a soulevé la perspective de sa candidature à la Présidentielle. En même temps, le rêve de Sarkozy d'entrer à l'Elysée est devenu proche après avoir été élu président de "l'Union pour un Mouvement Populaire". Mais De Villepin a déclaré son soutien à Nicolas Sarkozy pour prendre le relais de la présidence française. Une annonce qui aurait du améliorer les relations entre les deux hommes.

Mais, la réalité montre que De Villepin n'était pas sûr de la victoire aux élections en raison du mécontentement des Français vis-à-vis de la politique de son gouvernement à l'époque, en particulier en ce qui concerne le projet de "Contrat Première Embauche", destiné aux moins de 26 ans et qui a donné à l'employeur le droit de rompre le contrat de travail au cours d'une période de consolidation de deux ans sans donner de motif. Cette loi, qui a soulevé les jeunes français et conduit à leur sortie dans la rue dans des manifestations massives, a affaibli la position électorale de De Villepin.

En outre, les constantes de la vie politique française montrent qu'aucun Premier ministre Français a gagné la Présidentielle qui suivait sa prise de fonctions. Pour cela, De Villepin a choisi de rester loin de ce risque et de préparer les élections présidentielles en 2012.

Pour sa part, Sarkozy sait qu'il doit faire ses preuves au terme de son premier mandat présidentiel afin qu'il puisse conduire la France pour un second mandat. Une mission qui est sa préoccupation, à la lumière des sondages qui montrent que seulement 46% des Français sont satisfaits des politiques du Président, alors que 51% sont mécontents.

Il parait que Sarkozy, comme l'a dit RFI, ne laissera aucune chance de torpiller les aspirations politiques de De Villepin en le trainant en justice pour diffamation et d'implication dans le complot de l'affaire "Clearstream". Pour réaliser son objectif, le Président français s'est porté partie civile.

BOTH_CHIRACMais les avocats de De Villepin contestent la présence de Nicolas Sarkozy en tant que partie civile. Selon eux, la présence d'un président de la République dans une affaire judiciaire va à l'encontre du principe d'équité. En même temps, De Villepin a accusé Sarkozy, dans un mémoire transmis au Conseil d'Etat, d'avoir "violé le droit au procès équitable".

De Villepin a saisi dans le mémoire contre un décret du président Sarkozy prolongeant les fonctions de l'un des juges en charge du dossier (Henri Pons) dans le seul but de poursuivre l'information dans laquelle il est partie civile.

A son arrivée lundi au tribunal, De Villepin a déclaré qu'il se trouve ici  "par l’acharnement d’un homme, Nicolas Sarkozy, qui est aussi le président de la République française". Il a affirmé qu'il en sortirait libre et blanchi au nom du peuple français.

Les observateurs n'ont qu'à attendre jusqu'au 21 octobre, jour du verdict, pour savoir si Sarkozy sera en mesure d'éliminer son principal rival dans le camp de la droite, ou bien si De Villepin sortira victorieux de cette bataille et commencera à se préparer pour le combat de la présidence en 2012 qui sera l'une des élections les plus féroces si les deux hommes posent leurs candidatures.

15 juillet 2009

4shbab : du 'MTV' islamiquement correct

En Egypte, tous les moyens sont bons pour rendre l'islam "sexy". La chaîne de télévision "4 Shebab" émet depuis le 21 décembre dernier. Elle ressemble à la chaîne musicale MTV, à une différence près toutefois : ce canal promeut des valeurs religieuses. Son créateur est un proche des Frères musulmans. Il envisage de tenter l'aventure outre-Atlantique en lançant une réplique de 4 Shebab aux Etats-Unis, à destination du public musulman ...

Des chanteurs habillés à la mode, des rythmes version américaine... Derrière cette jolie enveloppe, 4 Shebab compte remettre les jeunes dans le droit chemin, celui de l'islam. Pour y arriver, des centaines de clips mais aussi des emissions.

Les studios sont 100% masculin. Une spécificité de cette chaîne en grande partie financée par de riches et très religieux Saoudiens pour qui la place de la femme ne se trouve pas devant les caméras. Pour Ahmed Abu Haïba, le directeur de 4 Shebab et l'un des pionniers à avoir utilisé la télévision pour moderniser l'image de l'islam, les femmes ne sont surtout pas prêtes à ce type de travail : "Vous avez vu l'heure ? Il est presque minuit. C'est difficile de trouver des femmes qui acceptent de travailler jusqu'à une heure pareille. On passe toute notre vie dans ces studios. C'est difficile de trouver des filles qui acceptent un tel travail à plein temps."

Cette absence féminine dérange des femmes comme Amal Galel : "Cette chaîne s'appelle « pour les jeunes ». Mais où sont les « Shebbète », les filles ? J'aurais espéré qu'il y ait au moins un programme qui parle de la femme pour qu'elle soit une chaine complète, qui concerne aussi bien les hommes que les femmes."

Pour son mari Salah, cette chaîne 100% bien pensante est une aubaine. Il profite de chaque clip pour faire passer ses valeurs religieuses à ses enfants : "Avec 4 Shebab, les enfants peuvent se détendre devant la télévision sans qu'ils voient quelque chose de mal, sans qu'ils entendent des mots déplacés. Cette chaîne leur permet d'apprendre à distinguer le bien du mal."

Pas sûr pourtant que ces enfants, arrivés à l'adolescence, ne soient pas tentés de changer de chaîne, pour visionner des programmes un peu plus attrayants.

Cairo report on Arte info
Uploaded by SolasFilms. - News videos from around the world.

http://www.arte.tv/fr/recherche/2758196.html

Reportage réalisé avec Marion Touboul

30 avril 2009

Comment les Egyptiens voient-ils Nicolas Sarkozy ?

Tawfiq_AclimandosTawfik Aclimandos, 50 ans, est politicien et historien. Cet Egyptien parfaitement francophone est chercheur au Centre de documentation économique juridique et sociale (CEDEJ). Il a eu son doctorat en 2004 à l’Institut d’Études Politiques de Paris. Il nous parle de la vision qu’ont les Egyptiens à l’égard du président français, premier chef d’Etat à venir en vacances en Egypte, pays connu pour être conservateur, avec "sa copine"…

Que pensez-vous de Nicolas Sarkozy ?
Jusqu'à janvier 2007, début de la campagne électorale, Je n'aurais jamais cru que Nicolas Sarkozy serait un jour président... Il n'avait pas l'allure présidentielle et il ne connaissait pas la province, surtout si on le compare aux autres présidents comme Charles De Gaulle ou François Mitterrand. Quant à son image en Egypte, elle ne peut qu'être moins bonne que celle de Jacques Chirac, qui est très apprécié ici. On soupçonne toujours ici Nicolas Sarkozy d'avoir des amitiés avec Israël de part ses origines juives. Les Egyptiens ont peur qu'il se rallie à Israël. Cela dit, deux ans après son arrivée au pouvoir, il n'y a pas eu la tempête qu'on redoutait. Il ne s'est pas tourné vers Israël comme on le pensait.

39170589Que pensez-vous de sa politique intérieur, notamment vis-à-vis de l'immigration ?
Les Egyptiens ne sont pas très intéressés par la politique intérieur en France. Ils ne savent pas grand-chose. Ce qui les intéresse, c'est la question de l'immigration. Les Egyptiens savent qu'il est difficile d'obtenir un visa pour la France. Il y a beaucoup de conditions à remplir. Selon eux, c’est Nicolas Sarkozy qui a rendu quasiment impossible l'émigration. Mais, sur ce point, je pense qu'il n'y est pour rien. La situation était la même avant son arrivée au pouvoir.

Que pensez-vous de sa politique au Proche-Orient ?
Concernant l'Iran, les Egyptiens sont divisés : Certains sont d'accord avec le discours de Sarkozy quand il dit que l'Iran joue à un jeu très dangereux en activant le communautarisme : chiites avec chiites, chrétiens entre chrétiens... L'autre partie des Egyptiens se disent qu'il y a un ennemi à abattre : Israël. Tous les moyens sont bons pour le vaincre et l'Iran peut être d'une grande aide. De mon côté, en tant qu’Egyptien, je suis opposé à une attaque étrangère contre l'Iran. Cela déstabiliserait l'équilibre des forces dans la région.

Quant au le Soudan, je suis pour la décision de la Cour Pénale Internationale de condamner Omar El-Bachir, qui est un vrai criminel de guerre. Je partage donc le point de vue de Nicolas Sarkozy. Mais l'Egyptien lambda n'est pas d'accord avec le président français. Pour une simple raison : Il refuse qu'un président puisse être jugé par des étrangers. Le gouvernement égyptien, lui aussi, s'oppose à cette condamnation, mais c'est juste par peur d’une division du Soudan.
Au sujet de la Syrie, je considère que Nicolas Sarkozy fait bien d'essayer de réintégrer la Syrie dans le jeu international, surtout dans le cadre du processus de paix entre Israël et les pays arabes.
A propos de la crise à Gaza de janvier dernier, j'ai beaucoup apprécié, comme tous les Egyptiens, la réaction de Nicolas Sarkozy. Il était le seul président à avoir fait des navettes entre la France, l'Egypte et Israël pour mettre fin à la guerre. Les Egyptiens s'attendaient à une réaction inverse, ou tout du moins, au silence de la France...

39170594Que pensez-vous du Projet de l'Union pour la Méditerranée?
La plupart des Egyptiens ne sont pas intéressés par ce projet ou n'y croient pas trop. Ceux qui le connaissent voient le projet de la France comme une tentative de remettre Israël sur la même table que les Arabes. Je pense pour ma part que c'est une
façon de se débarrasser du processus de Barcelone qui cherchait à appliquer les droits de l'homme et la démocratie dans la rive sud de la Méditerranée. D'autres Egyptiens pensent aussi qu'une telle initiative a de bons côtés. Elle pourrait notamment faciliter l'entrée des importations égyptiennes.

Article écrit pour le numéro 26 de la revue Le Courrier de l'Atlas (mai 2009)

http://www.lecourrierdelatlas.com/emag/2009/NUM026/#/25/

2 avril 2009

Gamal el-Banna : "L’Islam, c’est la liberté d’abord"

 

Dans la famille El-Banna, on connait plutôt Hassan, fondateur du mouvement islamiste des Frères Musulmans dans l’Egypte des années 30. On connait moins bien son frère cadet, Gamal El-Banna et donc grand oncle de Tariq Ramadan, qui prône encore, a 89 ans, une vision progressiste de l’islam. Rencontre avec un homme infatigable, qui place la liberté au cœur de chacun de ses combats.

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Des livres, par milliers. Dans l'entrée, le salon, le bureau... ils tapissent les murs du petit appartement de Gamal el Bana. Nous sommes proche du quartier d'Abbasiya, jadis réservé à l'élite égyptienne. C'est ici que l'intellectuel, 89 ans, reçoit ses invités, journalistes et amis, de préférence le matin ou en soirée, après une longue sieste...

La rencontre débute par une rapide "visite" de son immense bibliothèque. Il tient à nous montrer ses perles : des livres vieux de plus de 100 ans ! Gamal el Bana passe encore aujourd'hui ses journées à dévorer de nouveaux ouvrages qui traitent de l'islam. La lecture, une passion qui a permis d'épancher la soif de connaissance d'un petit garçon à la santé fragile et à l'enfance teintée d'ennui. Une jeunesse en tout point différente de celle vécue par son frère aîné, Hassan el Bana. Dans son bureau, Gamal el Bana n'a d'ailleurs aucune photo le montrant aux côtés de sa famille : "on n'a jamais eu l'occasion de poser ensemble".

 

De cette enfance solitaire, il garde le goût pour le silence. Une vieille théière, une grosse paire de lunettes-loupes ainsi qu'une bougie lui tiennent compagnie, quand, pendant des heures, il se confond aux pages de son livre. Jamais bien loin, ses deux fidèles assistants, veillent discrètement sur lui. Ils lui apportent une confiserie, prennent soin des rangés de livres et fixent les rendez-vous du patron qui refuse toujours l'idée du téléphone portable...

 

C'est là un des rares aspects de la modernité que le vieil homme aux allures de sage, a préféré laisser de côté. Car son esprit est, dans l'ensemble, bien plus ouvert et plus novateur que la société égyptienne actuelle. Ainsi défend-il les jeunes qui se marient en secret pour pouvoir assouvir leur désir sexuel : "Comment peut-on leur demander d'avoir un travail, de l'argent et un appartement avant de se marier officiellement ?". En colère contre son pays et son régime, cet amoureux de le liberté, reste cependant un grand optimiste.

Comment vous définissez-vous aujourd'hui dans le champ de la pensée musulmane dans le monde?

Nous vivons une époque marquée par les inégalités sociales, le chômage. Il y a, d'un côté, le footballeur ou la danseuse du ventre qui gagnent des millions, et de l'autre, ceux qui n'ont assez d'argent pour manger. A cela s'ajoute l'oppression dont sont victimes les musulmans dans beaucoup de pays arabes. En Egypte, cela dure depuis 50 ans. Dans une telle époque, on peut trouver tout type de personnes, qui vous tiendront tout type de discours, cela va du musulman réformiste au traditionnel. Et cela n'aide pas quand il s'agit de repenser l'islam.

 

 

 

Que recouvre pour vous le mot "réforme" de l'islam? Est-ce qu'il s'agit de réformer l'islam ou de réformer nos interprétations de l'islam? images2

Je n'aime pas le terme "réforme" de l'islam. Je préfère parler de "renouveau de l'islam". Il doit être global, couvrir tous les domaines (politiques, sociaux, droits de la femme...). Il faut repenser nos interprétations du Coran, des hadiths, de la jurisprudence (fiqh). Pour effectuer ce renouveau, nous devons tirer profit de la culture contemporaine et de notre expérience accumulée au fils des ans. A aucun moment, il ne s'agit de remettre en question le Coran.

 

 

 

Quelle est votre méthode pour aboutir à ce "renouveau"?

Pour y aboutir, il faut beaucoup de temps, beaucoup de travail, de recherche. C'est le travail d'une vie. Pour chaque sujet qu'il me semble nécessaire de repenser, j'ai écrit trois ou quatre livres. L'important, pour aboutir à ce renouveau, est de se baser sur la source, qui est le Coran. Car beaucoup de problèmes actuels dans l'islam viennent de la sunna. Elle a été affectée par le fait qu'elle ait été écrite l'année 150 de l'hégir : 90% de la sunna sont des hadiths qui n'appartiennent pas au prophète Mohammed. Ces hadiths étaient parfois ajoutés par des ennemis de l'islam, ou bien de religieux qui poussaient les gens à appliquer l'islam en leur faisant miroiter le paradis ou redouter l'enfer selon leurs actes.

Que faut-il faire pour lire le Coran autrement?

Je ne pense pas qu'il soit bien d'exiger une seule interprétation du Coran. Chacun comprend le texte coranique selon son éducation. Le Coran même contient différentes règles à appliquer pour un même cas. Le Coran s'adresse à tous les peuple. C'est impossible d'imaginer toute l'humanité marcher sur une même ligne droite. C'est pour cela que l'on trouve, dans le Coran, des "substituts". Chacun a le droit de croire en une ayat. Le croyant aura toujours raison. Le texte coranique est "pluriel" : Les versets du Coran ne se contredisent pas, ils sont complémentaires. Il ne faut pas que quiconque exige son interprétation aux autres. Le Coran est comme une symphonie que vous pouvez jouer vous même...Est ce que vous avez besoin d'un interprête pour l'écouter ?

 

 

 

Dans quels domaines pensez-vous qu'il est urgent de réformer la pensée musulmane? (les droits de l'homme, droits de la femme, justice?)

Le renouveau de l'islam doit toucher tous les domaines, il n'y a pas de priorités. Quand nous comprendrons enfin que l'homme est le véritable but dans l'islam, nous aurons davantage la liberté. Et c'est ce qui permettra des réformes politiques et sociales et réalisera l'égalité des femmes et des hommes. Par exemple, il est impossible de demander le respect des droits de la femme dans une société qui ne croit pas en la liberté individuelle. Dans mon livre intitulé "Notre demande prioritaire est la liberté", j'ai expliqué que pour demander d'appliquer la Charia il faut d'abord que nous soyons libres de présenter cette demande sans rien risquer. Je vous rappelle que l'ex-union sovietique s'est effondré en raison de l'absence de liberté, c'est un élément essentiel pour connaître les points faibles d'un régime et éviter son échec.

 

Que pensez-vous du travail de gens comme Nasr Hamid Abou Zayd, Abdulkarim Soroush ou Rachid Benzine?

Ces personnes ne font que critiquer l'islam mais ils ne proposent rien.J'ai rencontré Nasr Hamid Abou Zayd en Allemagne et j'ai été très choqué : c'est un académicien qui, derrière son discours, est très traditionnel. Le problème des réformistes actuels, c'est qu'ils ne vont pas assez en profondeur. Ce sont souvent des gens qui ont un travail à côté, et ne consacrent qu'une partie de leur temps à cet immense chantier quand moi, depuis 1946, je ne fais que cela... Seul Gamal El Afghani était un vrai réformiste. Mais parce qu'il était en Egypte occupé à lutter à la fois contre la colonisation et à la fois contre les tyrans locaux, il n'a jamais pu mettre sur pied une véritable proposition de réforme.

 

 

 

 

Pensez-vous que votre pensée peut-être bien reçue aujourd'hui, à un moment où les musulmans sont fragilisés et se sentent en dehors de la marche de l'histoire?

J'ai conscience que mes idées n'auront pas un impact immédiat sur la société. Car elle n'est pas prête. Il va falloir attendre quelques années. C'est très difficile de changer les traditions et les coutumes, notamment quand elles sont liées à la religion. Les gens commencent tout juste à croire en ma manière de penser. Certains ont également peur de s'affirmer en tant que partisans d'un renouveau de l'islam car ces idées, très nouvelles et choquantes dans l'Egypte actuelle, peuvent leur causer des problèmes.

Que pensez-vous de prédicateurs tels que Amr Khaled, qui remportent un grand succès grâce à leur show télévisé ?

Les propos de prédicateurs comme Amr khaled n'ont aucune valeur. Au contraire, leur manière de faire, à la télévision, est nocive pour les musulmans...Amr Khaled, c'est le moins pire, mais tout ces gens ne font que redire ce qui a été dit il y a très longtemps mais sous des allures modernes. Et la question ne réside dans pas la prédication, mais bien dans la question de fond, qui est : comment renouveler l'islam ? Et pour cela, ils ne peuvent rien faire.

 

 

Quels sont les points sur lesquels vous avez proposé les choses les plus "révolutionnaires"? (le port du voile par exemple?

pour moi, c'est la LIBERTE. Le Coran est clair sur cela.

 

 

 

Tariq Ramadan vient de publier un ouvrage qui s'appelle la réforme radicale de l'islam: que pensez-vous de ses travaux?

Je suis, en gros, d'accord avec ces propos. C'est quelqu'un d'honnête qui n'a pas deux visages, comme ses détracteurs le disent. Même s'il s'adresse aux cheikhs d'Al Azhar et aux Occidentaux différemment, son discours de fond est le même pour tous. Il donne une image de l'islam très positive, basée sur la cohabitation avec la société occidentale. Il se démarque totalement de son frère Hani, qui est membre des frères musulmans et est beaucoup moins "réformateur" de Tariq...Son seul inconvenient est qu'il n'est pas capable de baser ce qu'il dit sur des ayats ou des hadiths. Il n'est pas un cheikh qui maîtrise bien l'arabe.

 

 

 

imagesCAZFEDJGEt vos relations avec Tariq Ramadan?

Tariq est quelqu'un de très solitaire. Même sa mère le voit rarement. Quand je vais à Genève, c'est toujours le dernier de la famille que je vois, et pour quelques minutes seulement. J'ai peur que son succès le fasse devenir un peu orgueilleux à l'avenir, surtout en raison de son jeune âge. On a beaucoup de mal à discuter ensemble, on s'entend en général pas très bien. Par contre, avec son frère, qui est membre des Frères Musulmans, le courant passe mieux, je peux discuter avec lui même de sujets qui vont à l'encontre de ce qu'il pense.

 

 

Les musulmans de France se sentent aujourd'hui forcés au grand écart entre les exigeances de leur religion et les lois du pays où ils vivent. Que leur conseillez-vous ?

Sans hésitation, je réponds qu'ils doivent suivre les lois du pays où ils sont. Par exemple, ce serait idiot que les gens pensent que le voile est le fondement de leur croyance. C'est seulement l'habit de l'islam. L'important est d'être un bon citoyen, là où je me trouve.

 

 

 

Enfin, y a t-il pour vous des limites à ne pas franchir dans la réforme de l'islam? (par exemple le statut du texte coranique ne doit pas être discuté?)

Les limites sont Dieu et le texte coranique.

 

 

 

Etes vous optimiste pour ce qui concerne ce renouveau de l'islam ?

Je suis optimiste. Mais il n'aura lieu que dans 50 ou 100 ans. Le manguier prend 7 ans pour donner des fruits alors qu'une production de tomates ne demande que quelques mois... Tout dépend de ce que l'on recherche...

 

 

 

Pouvez-vous nous raconter votre enfance dans la maison du fondateur des Frères Musulmans?

Mon enfance etait celle d'un cadet. En Egypte, c'est toujours l'aîné qui est gâté...Or, c'était Hassan. Mon frère a vecu une enfance heureuse à la campagne sous le soleil et le bon air, moi, j'ai vécu dans les ruelles du Caire, j'étais très faible physiquement. Je n'ai jamais l'eu l'occasion de jouer quand j'étais petit. Je n'ai même pas eu la chance de conduire une bicylette... Ma passion était la lecture. Je ne voyais pas beaucoup mon père et Hassan, ils consacraient leur journée à leurs projets de recherche, de livres... Du coup, je connais mal Hassan, j'ai même écrit dans un de mes livres que n'importe qui des Frères Musulmans connaissait mieux mon frère que moi...

 

 

 

Quelle est votre opinion sur les frères musulmans? Pourquoi vous êtes vous eloignez d'eux?

Je n'ai jamais été un de leurs membres. Je m'occupais à l'époque simplement de leur imprimerie car j'aimais les livres. Les Frères Musulmans ont affronté beaucoup de tempêtes depuis 1948. L'un de leur plus gros conflit était celui avec Nasser. L'ancien président égyptien les a mis en detention et torturés. Cela a poussé des jeunes du mouvement à qualifier le gouvernement de "kouffars" (infidele). Et la vague de violence a commencé. L'un d'entre eux, Saïd Kotb a appellé au djihad et les jeunes du mouvement l'ont suivi. Ils se sont séparés des Frères musulmans et ont formé leurs propres mouvements comme "Al takfir wal higra" ou "la jama'a islamia". Deux mouvements extrémistes. Parallèlement, beaucoup d'Egyptiens ont quitté l'Egypte en 1973 pour travailler en Arabie saoudite. Quand ils sont revenus, il y a eu, en Egypte, l'apparition de la pensée wahabite qui a été intégrée à celle des Frères Musulmans. Du coup, les pensées de Hassan el bana ne faisaient plus parties des pensées dominantes du mouvement.

 

 

Comment voyez-vous la situation en Egypte s'ils accèdent au pouvoir?

Ce sera très difficile aux Frères Musulmans d'accéder au pouvoir. Il suffit qu'ils soient réunis à quelques uns dans un endroit, même à un mariage, pour que la police les arrête ! Ils n'auront d'autre part jamais 60% des sièges au parlement égyptien. S'ils arrivent à monter jusqu'à 30 ou 40%, ils vont faire un gouvernement de coalition, ce qui serait très mauvais car, ce sont en général des gouvernements de frères ennemis, qui ne sont pas viables.Un autre obstacle est aussi l'influence de la communauté internationale. Les Etats-Unis ne laisseront jamais les Frères Musulmans prendre la tête de l'Egypte. Et même, malgré tout ces obstacles, si le mouvement parvenait à prendres les rennes du pays, ce serait un échec pour eux car ils n'ont pas assez d'expérience. Ils ne comprennent pas l'époque contemporain.

 

 

 

Comment voyez-vous la structure des Frères Musulmans aujourd'hui et dans quelle mesure est-elle differente de celle d'avant ?

La question à se poser est : Ont-il bien fait de se lancer dans la politique ? Pour moi, les Frères Musulmans étaient un mouvement d'education, qui ne voulait pas accéder au pouvoir. S'ils voulaient le pouvoir, ils n'avaient qu'à former un parti politique en 1946. Jusqu'à 48, ils étaient au maximum de leur gloire mais ils ne l'ont pas fait... Je crois que même jusqu'à présent, ils ne veulent pas le pouvoir. Si Moubarak décide demain d'appliquer la charia, ils seront à son côté...Je pense qu'ils se sont lancés dans la politique en se disant qu'ils sortiraient un peu de l'oppression qu'ils affrontent. Mais le gouvernement actuel est le pire qu'a connu l'Egypte. Les Frères musulmans peuvent toujours faire bloc. Cela ne sert à rien car le gouvernement est dirigé par une majorité de gens proches du président.

 

 

Pourquoi les Frères Musulmans, qui sont sunnites, s'approchent actuellement des chiites d'Iran? et quelle est leur relation avec les Frères Musulmans d'Iran?

Ce rapprochement part de l'idée que "l'ennemi de mon ennemi est mon ami". En plus, ils sont des musulmans comme nous. Ne croyez jamais Qaradawi quand il dit qu'il a peur que les chiites contrôlent les sunnites, car nous sommes tous des musulmans. Quant à la relation avec les Frères Musulmans d'Iran, c'est la plus faible parmi les autres ailes du mouvement dans les autres pays. Cela s'explique par l'oppression des chiites d'Iran sur les sunnites.

 

 

 

Quelles sont les relations entre Hamas et les Frères Musulmans?

Les Frères Musulmans entretiennent des liens très anciens avec le Hamas, qui tient à avoir de bonnes relations avec le mouvement en Egypte. Les Frères musulmans seraient prêts à rompre ses relations avec le Hamas si cela nuirait à la cause palestienne.

 

 

 

 

http://www.lecourrierdelatlas.com/emag/2009/NUM025/#/84/

Les prises de position de Gamal El Banna

 

Celui qui considère que l’islam progressiste n’est pas seulement possible, mais nécessaire, a surpris plus d’une fois par ses propos provocateurs. Il a ainsi déclaré qu’il ne devait pas être interdit de fumer pendant le ramadan puisque le tabac n’était pas encore connu à l’époque du prophète ! Il se prononce aussi pour une séparation totale des pouvoirs politique et religieux. Ses paroles les plus fortes restent celles concernant les femmes : il considère que le voile n’est pas une obligation légale, et que la femme peut se marier sans témoins. Enfin, on retient de lui ce commentaire, en 1994, à la sortie d’un procès qui avait approuvé l’assassinat d’un écrivain égyptien accuse d’athéisme : "Ce jugement est un châtiment pour nous plus que pour la personne contre laquelle il a été prononcé. Cela montre qu’il n’y a pas de fois profonde, véritable, sacrée de la liberté".

 

Article écrit pour le numéro 25 de la revue Le Courrier de l'Atlas (avril 2009) (Grand merci à Marion Touboul)

 

http://www.lecourrierdelatlas.com/emag/2009/NUM025/#/84/

 

23 février 2009

Répercussions économiques de l'attentat du Khan el-Khalili


Cairo Bombing Report on Arte Info
Uploaded by SolasFilms

Reportage réalisé avec Marion Touboul

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