30 juin 2014

Égypte : la répression au pouvoir

Il y a un an se tenait une manifestation monstre en Egypte contre les frères musulmans entraînant la chute du président Morsi. Aujourd’hui encore, la répression reste féroce et elle touche aussi les activistes qui osent s'opposer à l'armée. Le reportage de Marion Touboul et Ahmed Hassan Sami.

 

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30 juin 2013

L’Egypte rouvre ses plaies

Il y a un an, l’islamiste Mohamed Morsi était élu président. Dimanche, ses opposants descendent dans la rue pour demander sa démission. Au risque d’affrontements sanglants

Paniqués à l’idée de voir se profiler une nouvelle vague de violence, les Égyptiens n’en ont pas pour autant oublié leur sens de l’humour. Aux terrasses des cafés du centre-ville du Caire se raconte cette blague : "Un Égyptien rencontre Mohamed Morsi et lui énumère les problèmes actuels du pays : la crise économique, l’effondrement du secteur touristique, la fuite des investissements, le manque d’essence, les pannes d’électricité... 'Et qu’est-ce que je peux faire?', répond le président. 'Démissionner', rétorque l’homme." L’histoire résume le moral des Égyptiens, qui oscille entre détermination et résignation.

Les jeunes laïques à l’origine de la fronde

GraffitiDimanche, c’est jour de mobilisation générale contre le président, à l’occasion du premier anniversaire de son accession au pouvoir. Plusieurs dizaines de milliers de manifestants sont attendus dans les rues du Caire. La capitale vit déjà plongée dans une angoisse similaire à celle précédant un ouragan. La plupart des boutiques ont baissé leurs épais stores en métal, seules les épiceries demeurent ouvertes pour approvisionner des familles qui se ravitaillent comme pour tenir un siège de plusieurs semaines. Les enfants lancent des regards inquiets vers le ciel où tournoient les hélicoptères de la police, qui surveille et photographie les quartiers sensibles où pourrait naître un début d’émeute.

Preuve du climat de tension extrême qui règne à travers l’ensemble du pays, les affrontements entre partisans et adversaires du chef de l’État ont débuté dès vendredi soir à Alexandrie, où trois personnes ont trouvé la mort dont un Américain de 21 ans, enseignant au Centre culturel américain. Il photographiait les locaux du Parti de la liberté et de la justice (Frères musulmans) alors incendiés quand un coup de couteau l’a mortellement atteint à la poitrine. En raison de la tragédie, le département d’État américain a annoncé le rapatriement de certains de ses diplomates en poste en Égypte. Depuis Johannesburg, samedi, Barack Obama a exprimé son "inquiétude" sur la situation.

À l’origine de cette fronde contre Morsi, les jeunes laïques de la campagne Tamarod - littéralement "rébellion" -, qui depuis deux mois parcourent le pays, des couloirs du métro à ceux des entreprises, avec entre les mains une pétition appelant à la démission du président. Ils auraient obtenu 15 millions de signatures (ils en revendiquent 22 millions). "Tout ce qui intéresse Morsi et ses alliées terroristes, c’est de verrouiller le pays pour en faire une dictature qui ne garantira que les intérêts du clan des Frères musulmans, s’indigne Ahmed El-Masry, l’un des instigateurs de la campagne dans le quartier populaire de Shoubra, dans le nord du Caire. Ils nous menacent de mort, veulent supprimer notre liberté d’expression, mais ils n’y arriveront pas." Dans la rue, le jeune homme distribue des cartons rouges où est écrit le mot-slogan de la révolution de 2011 : "Dégage". "Mohamed Morsi veut nous apprendre notre religion, ce n’est pas cela qu’on attend de lui, s’énerve de son côté Saïd Adel, un instituteur à la retraite. Ses discours sont minables, remplis de fautes de grammaire, il n’est pas digne de l’Égypte."

L’armée souffle le chaud et le froid

Face à cette offensive, les partisans du président ont contre-attaqué avec la pétition appelée Tagarod ("impartialité"), qui aurait collecté 11 millions de signatures. Ahmed Hosni, un ingénieur islamiste détenu pendant dix ans dans les geôles sous Moubarak, aborde l’échéance de dimanche confiant, déroulant la rhétorique des Frères musulmans : "Les Égyptiens ont élu Morsi démocratiquement. Or notre Constitution stipule qu’il a un mandat de quatre ans. Demander sa démission va à l’encontre de la démocratie." Lui et ses pairs manifesteront devant la mosquée Rabia Al-Adawiya, dans le quartier de Medinet Nasr, à quelques jets de pierre du palais présidentiel, où les adversaires de Morsi ont prévu de se retrouver.

Alors que l’affrontement s’annonce inévitable, le sort du pays repose dans les mains de l’armée, qui souffle dans ses déclarations le chaud et le froid. Le général Abdel Fattah Al-Sissi, ministre de la Défense, a annoncé la semaine passée que les militaires agiraient pour "protéger la volonté du peuple". Un message de soutien aux contestataires, croit comprendre une partie de l’opposition, qui rêve de leur retour au pouvoir pour mettre fin à l’instabilité politique. Et les Égyptiens d’inventer cette nouvelle blague : "Soldats, si vous intervenez de nouveau, cette fois-ci venez avec des avions, on s’est déjà pris en photo avec vos chars."

 

Article écrit avec Marion Touboul pour le Journal de Dimanche, le 30 juin 2013