SAIDSaïd Hekal : violoniste, il fut l’un des musiciens de la chanteuse Oum Kalthoum qu’il a accompagnée dans ses tournées à travers le monde de 1959 à sa mort. Celui qui fut le doyen de l’Institut supérieur de la musique arabe à l’Académie des Arts au Caire a également joué avec les artistes arabes les plus célèbres à l’époque comme Abdel Halim Hafez ou Warda.

Le 5 février 1975, le monde arabe, éploré, conduit à sa dernière demeure "l’Astre de l’Orient". La chanteuse Oum Kalthoum, qui rassemblait les foules de tous âges du Mashreq au Maghreb , est décédé à l’âge de 71 ans, Saïd Hekal avait lui-même 19 ans lorsqu’il rejoint l’orchestre d’Es Sett. Il raconte la disparition de l’icône.

La mort d'Oum Kalthoum a provoqué un grand choc pour tous les Egyptiens. S'ils considéraient Gamal Abdel Nasser, le président égyptien, comme leur père, ils perdaient alors leur mère.

Le jour de ses funérailles, le Caire était rempli d'Egyptiens venus de tout le pays et de milliers de personnes en provenance du monde arabe, en particulier du Maghreb. La foule s’est emparée du cercueil. C’est elle qui l’a fait cheminer à travers la ville. Il y avait même des personnes qui étaient sorties de chez elles pieds nus pour rattraper le cercueil.

FunerailLe cortège a progressé ainsi durant plus de trois heures. Les fans d’Oum Kalthoum pleuraient, ils avaient l’impression d’avoir perdu celle qui faisait le trait d’union entre les Arabes. Tous les artistes connus en Egypte, tous les politiciens et les gens influents dans la région étaient unis sous le choc de sa mort. Les programmes télé et radio avaient revêtu leurs habits de deuil en diffusant des passages du Coran en l’honneur de la diva. Les funérailles étaient retransmises en direct.

On a marché à travers tout le Caire de la mosquée Omar Makram (au centre-ville) jusqu'au cimetière d'El Bassatine, où elle est enterrée. La foule était répandue sur près de deux kilomètres. On dit qu'il y avait plus de deux millions de personnes. Une rumeur disait même que les forces de l'ordre avaient utilisé de faux sarcophages pour disperser la foule. On n'avait jamais connu des funérailles aussi populaires. Celles de Gamal Abdel Nasser avaient été gigantesques, mais il était une idole politique. Oum Kalthoum, elle, restait une chanteuse.

Les derniers mois, "l'Astre de l'Orient" n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle a enregistrée sa dernière chanson assise, ce qui n'était pas commun pour elle. Son dernier concert a été annulé avant qu'elle ne soit maintenue sous ventilation à l'hôpital pour des semaines. Sa mort n'aurait donc pas dû provoquer une telle surprise. Les gens ont assisté à ses obsèques comme s'il s'agissait de son dernier concert.

OumJ'ai passé quinze ans aux côtés d'Oum Kalthoum. J'étais violoniste dans sa bande qui comptait une vingtaine de musiciens. Avec mes dix-neuf ans, j'étais le plus jeune de la troupe. C'était un grand honneur d'être choisi pour jouer avec elle. On la surnommait Es Sett, (La Dame), car elle était déjà à l'époque pour les Egyptiens au dessus de toutes les femmes. Elle n'était pas très belle, mais avait beaucoup d'allure et surtout, une voix hors du commun.

Quand j'ai rejoint la bande de musiciens, les répétitions avaient lieu le matin chez elle. Les horaires étaient compliqués pour moi car j'étais encore étudiant au conservatoire.  Oum Kalthoum a alors appelé le doyen de l'institut pour que je puisse m'absenter des cours entre 10 heures et midi. Personne n'avait le droit d'être en retard. Ces rendez-vous autour de la cantatrice étaient à chaque fois un grand moment pour moi. Tout l'orchestre était très concentré, Oum Kalthoum était très exigeante envers elle-même et envers son équipe.

Elle commençait toujours les répétitions une heure avant nous. Elle s'échauffait la voix et apprenait par cœur les mélodies et les paroles. Quand on s'entraînait avec elle, elle voulait que chaque note sorte parfaitement. Seuls trois musiciens, les plus expérimentés, pouvaient lui adresser la parole. Nous, on ne faisait que suivre, éblouis par son talent. Nous ne nous permettions pas d'aller la voir car elle était un véritable mythe pour nous.

D'un autre côté, elle cherchait toujours des moyens de résoudre nos problèmes personnels. Elle faisait par exemple en sorte que les musiciens originaires du Sud de l'Egypte soient mutés au Caire.

Concert du jeudi Les concerts avaient lieu chaque premier jeudi du mois. L'événement était retransmis à la radio. C'était un grand moment autant pour nous, musiciens, que pour les Egyptiens. Les gens étaient collés à leur radio. Je me souviens, quand j'étais petit, j'avais l'habitude moi aussi de suivre ce rendez-vous.

On se réunissait avec ma famille autour d'un bon repas et on écoutait le concert pendant trois heures. Riches ou pauvres, tous les Egyptiens étaient pendus à ses lèvres. Pendant sa représentation, toutes les activités étaient suspendues. Le phénomène allait même au-delà de l'Egypte : Les arabes, du Maghreb au Mashreq, étaient eux aussi captivés par la voix de notre diva.

Oum Kalthoum chantait seulement deux ou trois chansons. Mais chacune durait plus d'une heure ! Du coup, en sortant de la salle, les spectateurs avaient les paroles en tête. Ce qui est marrant, c'est que même si certains titres ont eu un succès immédiat comme Enta Omri (Tu es ma Vie), les autres n'ont pas été oubliés. Ils sont devenus des classiques de la chanson arabe après sa mort.

Quand j'ai rejoint la bande, j'ai découvert les coulisses de ces concerts. Elle aimait garder une grande distance entre elle et son équipe. C'était sa manière d'imposer le respect. Elle voulait aussi s'assurer que chaque instrument soit parfaitement accordé avant d'entrer sur scène.

Lors du concert, elle restait assise le temps de l'introduction musicale qui pouvait durer un quart d'heure. Elle aimait se noyer doucement dans l'ambiance. On était très admiratifs de l'effet qu'elle produisait sur les spectateurs. Ils savouraient chaque parole.

ConcertQuant à nous, son orchestre, nous ne regardions jamais les partitions, tout était à l'oreille. Il fallait être très attentif car il était rare qu'elle nous prévienne pendant la chanson de ce qu'elle va faire. Elle pouvait décider de répéter des couplets au dernier moment. Parfois quand elle n'était pas satisfaite de sa voix sur une phrase, même dans le concert, elle l'a chantait de nouveau  jusqu'à ce qu'elle entende les spectateurs crier "Allah, Ya Sett !".

Après les concerts, nous ne passions pas de temps ensemble. Elle sortait par une porte et nous une autre.  Ses représentations étaient toujours à guichet fermé. Oum Kalthoum a crée, sans le vouloir, le système des avions charters : Des arabes du Golfe venaient uniquement en Egypte pour assister à son concert.

Le concert de l'Olympia L'événement qui m'a le plus marqué reste les deux concerts que l'on a donnés à l'Olympia, à Paris. La décision de jouer en France avait été prise bien avant la guerre des Six jours, de 1967. Au moment des combats, on a tous pensé que ce serait annulé mais Oum Kalthoum a plutôt trouvé que c'était une bonne opportunité d'organiser des concerts à travers le monde pour collecter de l'argent à destination de l'armée égyptienne.

Dans ce but, nous nous sommes rendus à Tripoli, à Beyrouth, à Damas, à Bagdad... Dans toutes les grandes villes arabes. Concernant le passage à Paris, le directeur de l'Olympia nous a avertis qu'il y aurait sans doute des troubles orchestrés par des Sionistes. Il avait reçu beaucoup de menaces. Oum Kalthoum s'en moquait mais, nous, nous étions très tendus.

Quand le rideau s'est ouvert, on a tous été surpris de constater que la salle était pleine à craquer. Dans le public, il y avait beaucoup de juifs Arabes et des Français. La musique dépassait nos discordes politiques. Tous adoraient Oum Kalthoum même s'ils ne comprenaient pas les paroles ! J'ai trouvé cela très touchant. Je me souviens d'avoir croisé Charles Aznavour et Enrico Massias. Le président Charles de Gaulle lui a même envoyé un télégramme pour la féliciter.

Oum Kalthoum a eu un tel succès là bas qu'un spectateur franco-algérien qui avait un peu trop bu s'est jeté sur la scène, s'est accroché à ses pieds pour les embrasser. Elle est tombée mais cela l'a fait rire et elle s'est moquée de lui pendant la chanson suivante.

En sortant de l'Olympia, il y avait dix fois plus de personnes dehors que dans la salle. Les gens n'avaient pas trouvé de billets mais restaient là dans l'espoir de voir la chanteuse. La foule était tel que lors de la représentation du lendemain, les forces de l'ordre étaient partout.

J'ai réalisé à ce moment que la musique peut résoudre plein de différends entre les nations. Oum Kalthoum, elle, avait réussi à unir les arabes. Une chose que ni la religion, ni la langue, ni les politiciens n'ont jamais réussi à obtenir.

Article écrit pour le numéro 34 de la revue Le Courrier de l'Atlas (février 2010)

http://www.lecourrierdelatlas.com/emag/2010/NUM034/#/48/