En Egypte comme ailleurs, l'amour fait parfois fi des passeports. Si les couples mixtes témoignent d'une relation amoureuse enrichissante, les obstacles ne manquent pas : le décalage culturel et les contraintes religieuses ne sont pas les moindres.

Un soir, dans une boite d'Helsinki, Zaza rencontre une belle Finlandaise. Une histoire d'amour débute, conclu par un mariage !!! Et un divorce quatre ans plus tard. "Elle s'est converti à l'islam et elle est devenue plus pratiquante que moi, je ne suis plus le musulman qu'elle cherche parce que je bois de l'alcool et ne suis pas le ramadan régulièrement", explique le jeune homme, 31 ans, dont les parents appartiennent au corps diplomatique.

Le temps qu'a duré leur union, le couple a passé les deux premières années en Egypte et les deux suivantes en Finlande. Un monde sépare les deux cultures. "Ici nous entamons de petites discussions sans aucun problème avec des gens croisés dans la rue. Là-bas l'individualisme domine, l'hiver dure et les grandes distances qui séparent les gens les uns des autres dans certaines régions n'aide pas", explique Zaza. Selon lui, les Finlandais sont de nature timide et se méfient les étrangers. "Ils sont mal à l'aise lorsque quelqu'un les approche à moins d'un mètre, ce n'est pas un hasard si j'ai rencontré mon ex-femme dans une discothèque où ils s'évadent dans l'alcool pour surmonter leur timidité". Aujourd'hui, Zaza a une nouvelle amie finlandaise, "mais hors de question de renouveler l'expérience du mariage pour l'instant ".

Délicat concubinage Madiha, 53 ans, exerce la profession d'interprète. Veuve d'un français épousé en 1981, elle estime de son côté que rencontrer quelqu'un est, en Egypte, bien plus difficile qu'à l'étranger, à cause de "la tradition et de la pression sociale qui enferment les jeunes filles dans un carcan". Madiha a fait connaissance avec Gérard, son futur mari, en août 1979 à l'hôtel Méridien. Elle croyait qu'il avait besoin d'une interprète et s'est présentée à lui. Subjugué, lui qui devait partir le lendemain, lui demande de l'accompagner à l'aéroport puis de l'attendre un mois, sans prendre d'engagement professionnel. Au bout d'un mois, il lui téléphone et lui avoue son amour sans de venir la retrouver. Deux ans s'écoulent avant que les deux tourtereaux ne décident de se marier. Respectueuse de la tradition, elle attend ce jour pour se donner à lui : "notre relation devenant de plus en plus forte, nous avons ressenti le besoin de nous marier. L'amour en Egypte passe par le mariage il n'existe pas d'autres formes de vie commune comme en Occident. Et mon éducation et ma culture m'interdisaient de franchir le pas avant". Selon Madiha, Gérard a accepté ces conditions puis s'est converti à l'islam plus par conviction que par nécessité pour épouser la femme de sa vie "il n'a subi aucune pression, il y est venu naturellement".

Kareem et Anne, 27 et 26 ans, sont de jeunes mariés. Ils se sont rencontrés au cinéma, présentés l'un à l'autre par une amie commune. "Ce fut le coup de foudre, se souvient Anne. Moi qui a vécu la plus grande partie de ma vie dans des pays musulmans en raison du travail de mes parents, je ne pense pas que j'aurais trouvé quelqu'un qui me corresponde autant en France. Je me sens multiculturelle et j'ai du mal à trouver la même mentalité là-bas, Kareem est cosmopolite et me permet de rester proche de l'Orient".

Le pouvoir des familles Alors la rencontre et le souhait de se marier, il faut encore convaincre les familles d'accepter cette décision. Nombreuses sont les familles égyptiennes qui s'opposent au mariage mixte par craintes des difficultés juridiques causées aux enfants et des différences culturelles, religieuses et sociales. Anne a eu la chance de tomber sur un homme et une belle-famille très ouverts : "La seule chose qui les a dérangés, c'est que nous vivions ensemble avant le mariage, c'était un peu la catastrophe pour eux. Sinon, je les adore et ils m'adorent".

Souvent, des relations naissantes entre Egyptiens et Européennes échouent car certains hommes souhaitent les modeler à l'image que beaucoup se font de la femme. Une sorte de propriété, qui doit abandonner ses velléités d'indépendance, ne pas sortir sans leur accord, s'habiller "correctement" et éviter de parler aux autres hommes. Mohammad Sabri, 49 ans, guide touristique, a été marié pendant sept ans avec une Allemande rencontrée au musée égyptien. "Ma famille avait raison de me dire de ne pas le faire, aujourd'hui, je suis divorcé et je ne vois plus mes deux petites filles", regrette-t-il. "Elle est partie parce qu'elle ne supportait plus la vie et les traditions égyptiennes", glisse-t-il. Un départ en catimini. Sans le prévenir, en demandant refuge à l'ambassade d'Allemagne avant de s'envoler pour Berlin.

La même histoire est arrivée à Mohammad Gamal, 52 ans, importateur de produits occidentaux. Sa femme italienne a aussi quitté l'Egypte avec leurs deux enfants, une fille de 20 ans et un garçon de 16. Les deux hommes ne savent même pas où leurs enfants vivent désormais malgré leurs appels à l'aide répétés auprès du ministère des Affaires étrangères égyptien. Mohammad Gamal avoue s'être marié pour faciliter son business. "Je l'ai rencontrée à Florence, j'avais besoin de la nationalité italienne pour aller et venir en Italie sans tracasseries, je ne l'aimais pas spécialement", raconte-t-il. Le couple s'est installé en Egypte et a tenu 10 ans. "Je ne voulais pas divorcer pour ne pas gêner la vie de mes enfants", explique Mohammad, qui n'a plus le droit de se voir délivrer un visa par l consulat italien. "J'ai tout perdu puisque je n'ai pas réussi à obtenir la nationalité et que je suis privé de mes enfants ", résume-t-il sans ciller.

imagesReligion et éducation Contrairement à Mohammad Sabri, Zaza n'a rencontré aucune difficulté à convaincre sa famille d'accepter son mariage. "Les Egyptiens sont un peuple qui a été mélangé aux Grecs, aux Romains, aux Persans, aux Arabes, aux français, aux Turcs et aux Anglais. Il n'est donc pas question de parler de difficultés à propos du mariage mixte l'idée même de racisme nous est étrangère", pense-t-il. Chez lui en tout cas, les mariages mixtes sont monnaie courante : son frère aîné a épousé une française et un de ses cousins a fait sa vie avec une Américaine. "C'est banal, déclare Zaza, mais pour que le mariage réussisse, il faut se mettre d'accord sur des questions comme la religion et l'éducation des enfants".

Anne et Kareem ont décidé d'élever leurs enfants dans les valeurs musulmanes. "Je souhaite leur inculquer les principes de l'Islam, mais ensuite ce sera à eux de décider si cela leur convient ou non", explique-t-il. Anne, de son côté, est athée mais, remarque-t-elle, "le fait de vivre avec quelqu'un qui a autant la foi m'a fait évoluer et remettre en question beaucoup de choses".

Son athéisme ne change rien pour Kareem. "Certaines personnes de ma famille auraient préféré que j'épouse une musulmane mais j'aime Anne, dit-il. Elle a tout ce que je cherche et elle sait me comprendre puisque nous sommes tous les deux artistes. En plus, les filles égyptiennes n'ont souvent pas assez de personnalité, elles restent trop liées à ce que pensent et font papa et maman".

Selon le Coran, les musulmans peuvent se marier avec des chrétiennes et des juives, mais les enfants de cette union seront musulmans... Le contraire est interdit, une musulmane ne peut pas se marier avec un non-musulman. Même si son mari s'est converti à l'Islam, Madiha a dû convaincre sa mère, ses sœurs et ses frères de la justesse de son choix. "En Egypte, on se marie avec la famille, je ne voulais pas la frustrer ou me fâcher en décidant sans leur accord", se souvient-elle. Madiha a donc manœuvré pour que Gérard puisse venir chez elle et se faire accepter. "Je servais d'interprète entre ma mère et Gérard mais mes frères et sœurs sont francophones. Le problème était Maman. Au bout d'un certain temps, Gérard a fini par lui avouer l'objectif de ses visites : demander ma main. Maman a simplement dit que la décision était la mienne".

Grand écart Madiha s'est mariée par amour. Mohammad Gamal par intérêt, d'autres ont choisi l'union à une étrangère par frustration. Tel Mohammad Sabri. "J'étais obsédé par la liberté sexuelle occidentale. Au début, j'ai voulu ne relation sans lien aucun, simplement pour répondre à mes besoins physiques et psychologiques. Avec le temps, j'ai cru que c'était ça l'amour... je lui ai donc proposé le mariage". Ensuite, ce fut l'enfer en raison du gouffre culturel entre sa femme allemande et lui. "Je n'avais jamais connu d'étrangère avant et c'était ma première expérience".

Zaza, de son côté, explique que le mariage mixte a l'avantage de la simplicité, comparé au mariage avec une Egyptienne, trop compliqué. "Les statistiques sur la réussite des mariages mixtes sont décourageantes, c'est vrai, mais les filles égyptiennes charrient... Elles sont devenues matérialistes au moment où le pays souffre économiquement, regrette-t-il. De plus, certains parents considèrent leur fille comme un article lancé sur le marché et pensent au mariage comme à un business pour améliorer leur statut social". Il précise les innombrables obstacles : dote faramineuse, cadeau de mariage, noces, sans oublier l'appartement, les meubles et l'électroménager. "Le mariage avec une étrangère est moins coûteux, c'est un mariage humain... Seules une bague et une petite fête suffisent".

Néanmoins, il est plus compliqué administrativement de se lier à une étrangère. Pour être valable dans les deux pays, le mariage dans le cas d'un couple mixte doit être enregistré à la fois au consulat et au Service général égyptien de notariat en présence de deux témoins, alors que pour un couple égyptien, le mariage n'est enregistré que par le Mazoun (équivalent du prêtre pour les chrétiens) en présence de deux témoins.

Le couple doit aussi en Egypte affronter le regard réprobateur des autres. Suzi, 70 ans, une Française athée d'origine juive divorcée d'un Egyptien, raconte son expérience. "Ici, je suis obligée de cacher mon origine pour ne pas susciter la confusion entre le judaïsme et l'Etat hébreu. Je me dis chrétienne pour que les gens me foutent la paix !" Elle ne revient en Egypte que pour son affaire de location d'appartements, dont le partage des revenus a été la pomme de discorde qui a mené à son divorce.

Zaza est d'accord pour stigmatiser l'intolérance de certains de ses compatriotes. "Ici, toute blonde est considérée comme une femme de peu de vertu du simple fait d'appartenir à un pays occidental", dit-il. "Ces considérations sont regrettables, lance Madiha. L'amour c'est l'amour, je me suis mariée avec Gérard parce que je l'aimais. Point. Il ne devrait pas y avoir des préjugés".

Choc de cultures Quant à la vie quotidienne, Zaza admet qu'il faut peut-être faire plus de concessions quand on épouse une étrangère. "En Finlande, les femmes sont numéro un, elles ont les postes-clés au gouvernement par exemple. Heureusement, je me suis marié en Egypte et nous y avons vécu quelque temps, ce qui a aidé mon ex-épouse à comprendre qu'un Egyptien n'acceptera jamais que sa femme porte la culotte".images2

Fatima, 24 ans, Franco-marocaine, a eu plusieurs petits amis égyptiens : "On dit que l'amour efface les différences culturelles, oui, mais avec le temps, elles réapparaissent. Quoique l'on dise, très peu de vrais mariages mixtes réussissent, il y a toujours un des deux qui doit accepter et faire des concessions mais jamais les deux..."

Madiha aussi a dû s'adapter à des comportements différents à son arrivée sur le sol français. "Faire la bise, le concubinage ou les enfants naturels, c'était vraiment bizarre pour moi, au départ". Ou encore la possibilité de sortir seule. "En Egypte, une femme ne doit pas aller au cinéma seule, ce n'est pas interdit, mais c'est la coutume. Toutes sortes de sorties sont réservées aux hommes ou aux femmes accompagnées". Selon elle, un mariage mixte, "c'est comme porter une veste de coutumes et de traditions. Il faut savoir quand la garder et quand l'ôter".

La seule chose qu'elle regrette, c'est que son mari, pourtant fier de la présenter à ses amis comme Egyptienne, lui demandait d'oublier parfois son caractère oriental. "Mais moi, dit-elle, je ne pouvais pas renoncer à ma culture, je n'ai jamais songé à le faire. Il y avait des choses impossibles à accepter pour moi, par exemple : vivre en concubinage avec lui. Une fois aussi, un ami est venu lui rendre visite alors qu'il n'étais pas là. Je lui ai demandé de ne pas monter, il était inconcevable de le recevoir alors que j'étais seule. Lui, il s'est moqué de moi et mon mari m'a traitée de folle".

Madiha a ainsi passé une bonne partie de sa vie en France à parler français mais à penser égyptien. Et après avoir partagé sa vie avec un Français, le retour en Egypte n'a pas été facile : "La femme française est traitée à part entière, c'est un être humain à 100%. Je voulais tirer les conséquences de cette liberté que j'avais connue en tant que femme en revenant en Egypte. Ici, immédiatement, je me suis fait traiter de Française. C'est pour cela que j'ai peur de refaire ma vie avec un Egyptien, je suis sûre que je devrais renoncer à cette liberté", regrette-t-elle.

Fatima a mesuré la difficulté de se comprendre lorsque chacun est pétri par sa langue et sa culture. Pourtant, arabophone, elle explique : "Le malentendu linguistique est fréquent, un mot mal compris et tout peut basculer. D'autant que les Egyptiens s'emballent très vite et ne cherchent pas à discuter ou à trouver une solution au problème avant de décider que tout est fini. Les Français cherchent plus à analyser le pourquoi et le comment du problème avant d'agir".

Même Madiha, avec sa maîtrise parfaite de la langue française, reconnaît : "Il y a un décalage. Il faut plus de temps pour comprendre ou se faire comprendre, contrairement à un couple de la même culture qui peut utiliser des sous-entendus. Et en même temps c'est une richesse d'être obligés de se parler beaucoup..."

Nationalité des enfants Patrick, coopérant au Caire, va, lui, bientôt épouser une Egyptienne. Converti à l'Islam dès avant sa rencontre avec Leila, il a su vaincre les réticences de sa famille. "Ici, la fille est comme un trésor, il faut bien connaître la mentalité pour savoir comment se comporter, mais il y a toujours des espaces de liberté pour se voir rien qu'à deux".

Ne pas vivre avec elle avant le mariage ne le dérange pas plus que ça : "Je ne crois pas que ce soit un préalable indispensable, je pense vraiment la connaître suffisamment bien. Mais bon, c'est sûr que la vie à deux ne sera pas toujours évidente car nous avons quand même eu des éducations très différentes. L'avantage, c'est qu'elle est francophone et moi arabophone, nous connaissons bien nos cultures respectives et il n'y a pas de décalage à ce niveau". S'il a des enfants avec Leila, ces derniers ne pourront pas obtenir la nationalité égyptienne. En effet, les enfants nés de mère égyptienne et père étranger en sont privés.

Nahed, 39 ans, mariée avec un Libanais, trouve cela injuste : "Et cela peut avoir des retombés sur des générations. Si nous n'avons que des garçons, mes descendants ne seront plus liés à mon pays". Pour changer les choses, il faudrait faire évoluer la constitution du pays. La volonté politique n'est pas encore très affirmée même si des projets sont en cours. "De plus, reprend Nahed, c'est très grave pour l'éducation et sur le plan financier puisque mes enfants sont considérés comme des étudiants étrangers et doivent payer des droits d'inscription faramineux".

Les obstacles inhérents au mariage mixte n'empêchent pas ceux-ci de se multiplier. De toute façon, comme le dit le proverbe égyptien : "Le mariage est comme une pastèque qu'on doit couper et goûter pour en connaître la valeur", et ce, quelle que soit l'origine de la pastèque, égyptienne ou étrangère.

Article écrit pour la magazine francophone égyptienne La Revue d'Egypte juillet/août 2003